Ce que les grandes scènes ne t’offriront jamais

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Il m’a fallu du temps pour vraiment mettre des mots sur ce que je ressens à chaque fois que je sors d’un concert dans une petite salle, un club, un festival intimiste ou même une cour de village : une forme de plénitude rare, sincère, presque viscérale. Le genre de moment où la musique ne se contente pas de passer par les oreilles, mais traverse le corps, le cœur, et même l’âme. Et à chaque fois, je me fais la même réflexion : c’est dans ces lieux modestes que la musique vit vraiment.

J’ai longtemps cru que les grands concerts, les festivals à la programmation monumentale, les shows de stade étaient le Graal pour un amateur de live. Il faut avouer que certains spectacles frôlent la démesure, et il y a une forme de fascination là-dedans. Un concert de Rammstein dans une salle de 20 personnes ? Évidemment, on perdrait toute la magie de la pyrotechnie, du gigantisme mis au service du choc sensoriel.

Mais dans la réalité de ces “usines à fric”, mon expérience est souvent loin d’être agréable. D’abord, il y a la foule. Beaucoup trop de monde. Si je me retrouve dans la fosse, c’est serré, collé à des inconnus qui, parfois, sentent la sueur dès la première partie. Je mesure 1m73, alors très vite je me retrouve à essayer d’apercevoir la scène entre deux épaules ou derrière une nuque. Et si j’ai le malheur de tomber derrière quelqu’un de très grand, c’est simple : je ressors avec un torticolis à force de chercher un angle de vue.

Autre option : rester en retrait. Mais là, l’artiste devient minuscule, réduit à une silhouette lointaine sur une scène gigantesque. Alors on se rabat sur les écrans géants. Ironie : on a payé une fortune pour regarder un concert… sur écran. Autant être chez soi, avec un bon son et un canapé confortable. Et encore, si seulement le prix en valait vraiment la chandelle. Mais trop souvent, la qualité n’est pas à la hauteur du tarif.

À l’opposé, les petites salles, les clubs, les festivals de proximité m’offrent une tout autre expérience. Là, on touche à l’essentiel. Pas de décorum superflu, pas de mise en scène tapageuse. Juste la musique, l’artiste, et un public à quelques mètres. Parfois même à quelques centimètres. C’est dans cette proximité que naît la magie. C’est là que l’émotion circule. Les musiciens parlent, rient, partagent. Ils ne performent pas : ils vivent leur musique avec nous. Le public n’est plus un océan anonyme : c’est une communauté le temps d’un soir.

Il y a quelques jours, j’ai eu cette impression très forte en assistant au Peillon Jazz Festival. Un cadre magnifique, perché dans un petit village des Alpes-Maritimes dans le sud de la France, avec une vue à couper le souffle. Et sur scène : François Arnaud, Baptiste Herbin, Jean-Marc Jafet, Olivier Ker Ourio, Stéphane Belmondo, André Ceccarelli… Rien que ça. Et en plus, une célébration pleine d’émotions en mémoire de Sylvain Luc, ce guitariste de génie trop tôt disparu. Entre les sets, on pouvait partager un verre, manger un bon barbecue, discuter avec les artistes comme avec les autres spectateurs. Pas de barrières, pas de show business. Juste de la musique, de l’humain, de l’authenticité.

C’est là que je me suis dit : c’est ça le vrai luxe. Pas les jets de flammes, les écrans 8K ou les scénographies millimétrées. Non, le vrai luxe, c’est d’être présent, de ressentir les vibrations d’une contrebasse dans sa poitrine, de croiser le regard d’un saxophoniste en plein solo, de sentir que ce qu’on vit là, ce soir, ne se reproduira jamais exactement pareil.

Alors oui, les grandes salles ont leur public, leur logique, leur économie. Mais pour moi, la vérité du live se niche dans les petites scènes, dans l’intime, dans l’éphémère partagé. 

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